Depuis plus de 30 ans, Solenn Bardet consacre sa vie aux Himbas, peuple pastoral semi-nomade du nord de la Namibie. Ethnologue/géographe et fondatrice de l'association Kovahimba, elle œuvre à leurs côtés pour préserver leur culture et soutenir des projets de développement portés par les communautés elles-mêmes. Avec Nomade Aventure, elle accompagne aujourd'hui un voyage d'exception qui invite les participants à vivre une rencontre authentique et respectueuse avec ce peuple. À travers son témoignage, zoom dans cet article sur cette aventure humaine riche de sens qui traduit leur engagement mutuel et commun en faveur d’un tourisme responsable et durable.
Solenn Bardet et les Himbas

Solenn Bardet est géographe, ethnographe, écrivaine et documentariste. À 18 ans, encore dans ses études, portée par ses lectures, ses rêves et sa soif d’aventure, elle quitte la France pour l'Afrique australe… Direction l’Afrique du Sud puis, presque par hasard, la Namibie, où sa rencontre avec les Himbas, éleveurs semi-nomades vivant dans le Kaokoland, au nord-ouest du pays, marque un tournant décisif. Adoptée par une famille, elle noue au fil des années un lien puissant et indéfectible avec ces communautés, dont elle devient la porte-parole à l'international. Elle œuvre depuis plus de trente ans à faire connaître leur culture et leurs combats et à lutter contre des stéréotypes qui les desservent. En 2006, dans l’émission « Rendez-vous en Terre Inconnue », elle partage une part intime de son histoire en présentant sa famille adoptive à la comédienne Muriel Robin. Médiatrice entre des univers trop souvent éloignés, elle fait aussi entendre la voix des Himbas, à travers des ouvrages et documentaires, notamment dans « Les Himbas font leur cinéma ! », un film coécrit avec différentes communautés, sorti en 2012.

Aujourd'hui, environ 30 000 Himbas vivent dans cette région namibienne « grande comme la Suisse », explique Solenn. « Les Himbas sont un sous-groupe des Hereros, ils parlent la même langue, ils partagent la même culture bantoue sauf que les Himbas sont restés très traditionnels alors que les Hereros se sont modernisés depuis déjà plus d'un siècle. » Leur mode de vie ancestral est pourtant confronté à de profondes transformations. Depuis une dizaine d'années, les sécheresses se multiplient, accentuant le manque d'eau, fragilisant l'élevage et entraînant des périodes de famine. Le projet de barrage hydroélectrique de Baynes, « un des plus hauts barrages en béton d’Afrique », fait également peser une lourde menace sur leur territoire et l’environnement : cet ouvrage de 200 m de haut et 1 025 m de long inonderait 57 km² de terres et entraînerait une forte pression sur leurs ressources naturelles. La scolarisation des jeunes, bien que nécessaire pour s’adapter au nouveau monde dans lequel ils évoluent, impacte elle-aussi la transmission de l’héritage culturel des Himbas. « Les Himbas étant semi-nomades, les enfants restent dormir à l’école. Mais la majorité des enseignants ne sont pas Himbas. Les enfants scolarisés sont donc coupés de tout le processus de transmission de la culture qui a lieu d’ordinaire en allant garder le bétail, ou le soir autour du feu », regrette Solenn. À la sortie de l'école, les débouchés professionnels restent par ailleurs limités dans une Namibie où le chômage avoisine les 40%, le taux le plus élevé de toute l'Afrique australe. Enfin, les nouvelles technologies bouleversent leur rapport au monde : après avoir servi à rassembler les proches dispersés et à transmettre les chants traditionnels, l’usage du téléphone portable est devenu, avec les smartphones et Internet, une fenêtre sur un monde dont les Himbas ne possèdent pas toujours les clés de lecture, mais aussi une source de frustrations et d'inégalités au sein des communautés.

Face à ces enjeux, Solenn cofonde en 2006, avec la cheffe de tribu Katjaimbia Tjambiru, l'association Kovahimba. Son ambition : accompagner les Himbas et les autres minorités hereros du nord-ouest de la Namibie dans l'apprentissage du monde extérieur afin qu'ils puissent progressivement prendre en charge leur avenir. L'association agit dans des domaines essentiels comme l'accès à l'eau avec le forage de puits, l'éducation ou la santé mais aussi la préservation du pastoralisme nomade, la valorisation du patrimoine culturel et le recensement des éléments de la culture himba (histoires, contes, chants, traditions orales) pour les transmettre aux générations futures. Elle accompagne également les communautés pour une meilleure maîtrise des retombées du tourisme et la reconnaissance de leurs droits auprès des autorités namibiennes. Pour Solenn, aucun projet n'a de sens s'il n'émane pas des populations elles-mêmes : l'écoute, la concertation et la co-construction sont les fondements de chaque action menée sur le terrain. Cette démarche guide également son travail de sensibilisation auprès du grand public…
Un voyage d’exception en totale immersion dans le quotidien des Himbas

En 2024, Solenn et Fabrice Del Taglia, directeur général de Nomade Aventure, animés par la même vision du voyage, décident de créer un voyage d’exception favorisant une immersion privilégiée auprès des Himbas en Namibie. S’inscrivant dans la droite ligne des engagements pris par le voyagiste en faveur d'un tourisme responsable et respectueux des populations locales, ce partenariat est né d'une conviction commune : une rencontre ne prend tout son sens que si elle bénéficie aussi aux communautés qui accueillent les voyageurs. Ainsi, une partie du prix du voyage est reversée à l'association Kovahimba pour soutenir ses actions sur le terrain.

Accessible à partir de 16 ans, ce long voyage de 21 jours, dont 11 passés au cœur du Kaokoland, a pour objectif de permettre aux voyageurs de découvrir la culture himba dans toute sa richesse, sans filtre, ni idées reçues : « La taille du groupe est limité entre 5 à 8 participants maximum. Je n'accompagne pas les voyageurs, explique Solenn. Ce sont les voyageurs qui m'accompagnent. Et les Himbas chez qui je les emmène n’accueillent pas des touristes, ils reçoivent mes amis. » Son souhait est que les participants repartent avec le sentiment d'avoir créé de véritables liens. « Mon rôle est de faire sauter les barrières culturelles chez les uns comme chez les autres afin que chacun puisse aller le plus profondément possible dans la rencontre. » Solenn traduit les échanges, répond aux questions mais invite surtout chacun à vivre l'expérience par lui-même. « Je vais essayer le plus possible à ce que les participants posent leurs questions aux Himbas plutôt qu'à moi, qu’ils interagissent par le corps avec eux, sinon on reste dans quelque chose d'intellectuel, de mental. » Une fois la glace rompue, elle s'efface volontairement. Ainsi, lors du premier départ du voyage organisé par Nomade Aventure en mai 2026, un après-midi, des jeunes filles himbas ont emmené quelques voyageurs ramasser du bois, tout en chantant et en dansant. « Je sais que pour certains, ça a été un moment magique. Et le fait que je ne sois pas avec eux leur a permis d’être dans une expérimentation directe avec les Himbas. » Une expérience qui, espère Solenn, transforme durablement le regard de chacun sur le monde, des voyageurs comme des Himbas : « Toute culture a une manière de penser, de regarder le monde qui est limitée. La relation des Himbas au monde, si différente de la nôtre, nous rappelle qu’il existe de multiples autres manières de penser le monde. Y être à l’écoute et s’y confronter permet d’élargir son propre champ de perception, et donc le champ des possibles. »

Contrairement à un circuit classique, l'itinéraire explore trois régions du Kaokoland afin d'en révéler toute sa diversité « avec des paysages et des manières d'occuper le territoire très différents. » Dans la vallée d’Omuhonga, près des chutes d’Epupa, les villages himbas sont nombreux, favorisant une vie communautaire intense, alors que sur le plateau d’Etanga, les campements sont rares, dans un décor totalement désolé. Après avoir parcouru les vallées sauvages de Marienfluss et d'Hartmann, les voyageurs arriveront ensuite à Purros, plus au sud, où avec un peu de chance ils pourront observer « des girafes, des lions et des éléphants du désert ainsi que des rhinocéros noirs lors d’un safari accompagné par des pisteurs himbas », mais aussi comprendre quelles conséquences cela a pour les Himbas de cohabiter avec ces animaux sauvages. Au fil des journées, l'immersion se traduit avant tout par le partage des tâches quotidiennes. Les voyageurs peuvent ainsi participer à la traite des vaches, au transport de l'eau, à la construction d'une case, s'initier à la cuisine himba, aux chants, aux danses ou encore aux rituels de beauté. « Pour les personnes plus jeunes et/ou en bonne forme, on peut organiser des activités plus physiques avec les Himbas : aller garder le bétail ou, en fonction des saisons, travailler dans les jardins ou aller cueillir des baies dans la montagne. Les femmes sont invitées à s'enduire d'ocre rouge sur la peau. J'adapte les activités en fonction des envies et des âges de chacun. » Selon l'actualité locale, les participants peuvent également être conviés à un mariage, une cérémonie en hommage aux ancêtres ou d'autres temps forts de la vie des villages. Les veillées autour du feu comptent parmi les moments les plus précieux de l’aventure. « Les Himbas comme les voyageurs peuvent échanger sans pudeur. Les Himbas sont ravis car d’habitude, les touristes qui viennent les voir pour quelques heures leur posent plein de questions mais n’ont jamais le temps de répondre aux leurs. Dans ce voyage, ils ont l'espace et le temps pour que la rencontre se fasse dans les deux sens. » Pour préserver cette proximité, les nuits se font en bivouac sous tente à quelques pas des villages tandis qu'un chauffeur et un cuisinier assurent les transferts entre les différents campements, la logistique et la préparation des repas : « J’ai choisi ces intermédiaires locaux car ils partagent les mêmes valeurs de respect pour le peuple himba ».

Quant au reste du voyage, il permet de découvrir, avec un guide local francophone, quelques-uns des plus beaux sites de Namibie : le plateau du Waterberg, le parc national d'Etosha, les chutes d'Epupa, le Damaraland, Twyfelfontein et ses gravures rupestres, le massif du Brandberg ou encore le pic du Spitzkoppe. Une nouvelle date de voyage exclusive est d'ores et déjà envisagée pour la fin du mois d'avril 2027…
Le tourisme comme levier de préservation de la culture himba

Cette immersion au cœur du Kaokoland illustre une conviction forte pour Solenn : le tourisme peut contribuer à préserver une culture, à condition d'être pensé avec les populations locales et non à leur place. À l'inverse, certaines formes de tourisme entretiennent les clichés, la folklorisation, voire la déculturation. « Aujourd'hui, on voit des campements himbas partout en dehors du Kaokoland, ils sont là pour présenter un peu de folklore et vendre un peu d’artisanat mais totalement en dehors de tout le tissu social, de ces liens avec la terre, le vivant, avec l'invisible, les esprits, qui font l’identité des Himbas. » Pour Solenn, l'enjeu est donc de créer les conditions d'une véritable rencontre, loin de ces dérives, mais une rencontre qui aide aussi les Himbas à maintenir leur mode de vie traditionnel si tel est leur choix, et qui valorise ce choix. « Les Himbas d’aujourd’hui ne vivent plus en autarcie totale. Ils ont besoin d’argent pour payer la scolarisation de leurs enfants, les vaccins de leur bétail, pour faire réparer un forage… Et il n’y a, à peu près, que le tourisme qui peut leur amener ces revenus complémentaires. Mais encore faut-il que ce tourisme valorise vraiment leur culture et les rende fiers de ce qu’ils sont et ne les détruise pas. C’est toute l’idée de ce voyage avec Nomade Aventure. Mais ce n’est malheureusement pas le cas de toutes les sortes de tourisme organisées chez les Himbas. »
Car derrière les parures d'ocre rouge et les traditions qui fascinent tant les visiteurs, se cache une société complexe trop souvent réduite à des stéréotypes et victime de racisme. « J’ai pu observer que très peu de Blancs considèrent vraiment les Himbas comme des êtres aussi intelligents que nous. C’est pour moi un vrai sujet. Certains Namibiens les surnomment encore aujourd’hui les "Babouins". » En effet, les préjugés hérités de l’apartheid en Namibie (1959-1979) restent encore très présents dans la conscience collective du pays.
À l'inverse, Solenn précise que « les Himbas sont les seuls éleveurs d'Afrique à avoir un double système de parenté à la fois patrilinéaire et matrilinéaire qui limite toute concentration de pouvoir. » Elle décrit « un peuple doté d’une intelligence émotionnelle extrêmement forte qui s’exerce dans plein de domaines différents et dont le sens du collectif, du dialogue et de la prise de décision réellement démocratique aurait beaucoup à nous apprendre ».




