Égypte

Valérie Valton, portrait d’une éthologue engagée

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Valérie Valton, portrait d’une éthologue engagée
Portrait de Valérie Valton, éthologue et fondatrice de Splendeur Nature © Valérie Valton/S. N.

Valérie Valton est la fondatrice de Splendeur Nature, une association dédiée à la préservation des cétacés et la promotion d’un tourisme plus respectueux. C’est aussi et avant tout une éthologue passionnée, qui a consacré une bonne partie de sa vie à analyser et comprendre le comportement des mammifères marins pour mieux les protéger. En partenariat avec Nomade Aventure, elle encadre un voyage de science participative pour étudier et approcher les dauphins du lagon de Sataya en mer Rouge en Égypte. Dans cet article, elle nous raconte son parcours et nous ouvre les portes de cette science fascinante qu’est l’éthologie, encore relativement méconnue du grand public…

De ses rêves d’enfant jusqu’au métier d’éthologue

Valérie Valton avec un éléphant © Valérie Valton/S. N.

Depuis son enfance, Valérie Valton entretient un lien profond avec la nature. Adolescente, elle ne manque jamais une émission d’Ushuaïa : « Dans ce magazine, j'aimais beaucoup cette invitation à l'émerveillement, face à l'extraordinaire de la nature, à sa complexité, à sa richesse. Et cela m'a profondément marquée », confie-t-elle. Sa cellule familiale lui martèle alors qu’une carrière dans ce domaine reste incertaine, que les places se font rares. Elle s’oriente donc vers un parcours plus classique, un MBA en commerce international, puis un poste à responsabilités dans le développement international de start-ups high-tech. Pendant plusieurs années, cette première vie professionnelle la stimule. Mais, en quête de sens, elle est vite rattrapée par son rêve de toujours : « J’avais besoin de faire ce qui me passionne et de contribuer à un monde meilleur parce qu’on a qu’une vie », explique-t-elle.

En 2010, elle franchit le pas et change radicalement de vie. Elle quitte tout pour partir sur les mers et les continents, à la rencontre des cétacés et d’autres animaux sauvages. Pendant plus de dix ans, elle explore la relation entre l’homme et les mammifères marins, teste les possibilités d’interactions respectueuses, observe, compare, apprend. Très vite, elle constate aussi les limites et les dérives de ces échanges : « Pendant toutes ces expéditions, je me suis rendue compte à chaque fois que les impacts du tourisme sur les animaux étaient dramatiques, aussi bien en mer avec les cétacés que sur terre, qu’ils soient captifs ou en liberté. » C’est à ce moment-là qu’elle décide d’agir dans le domaine du tourisme animalier… Pour influencer les pratiques touristiques et participer à la conservation animale mais aussi pour asseoir sa légitimité, elle sait qu’elle doit s’entourer d’une communauté scientifique et approfondir ses connaissances sur la science du comportement animal. Elle retourne alors sur les bancs de l’université et suit pendant un an un Diplôme Universitaire « Relations Homme-Animal » à Paris-Descartes, accessible aux étudiants comme aux professionnels en reconversion.

Entre ses dix années sur le terrain et sa formation scientifique universitaire, elle devient ainsi éthologue spécialiste des interactions avec les mammifères marins sauvages : « C’était un rêve pour moi de pouvoir faire ce métier, de partager combien la nature et le royaume animal sont extraordinaires, riches, complexes, intelligents et sensibles. » Et son intérêt pour le vivant ne cesse de croître : « Parce que le fait d'observer la nature permet en effet de renouer avec l'émerveillement. Quand on réalise que l’on peut entrer en lien et interagir avec un animal sauvage, on ne regarde plus jamais ne serait-ce qu’un moineau de la même façon. La nature, telle qu’on la voit, a tendance à nous paraître fade et inanimée mais en l’observant plus précisément, on découvre combien elle est vivante, que chaque animal a une intelligence et une personnalité unique, des émotions, des préférences et que le végétal est lui aussi doué de sensibilité et donc que les interactions sont possibles avec tous ! Observer la nature permet de redonner de l’éclat et du merveilleux à la vie. » Cette conviction devient l’un des fondements de son engagement.

Dans le sillage de ses grandes sources d’inspiration - Jane Goodall et son combat pour les chimpanzés, Ric O’Barry et celui pour les dauphins, ou encore Paul Watson, à la tête de la Sea Shepherd Conservation Society - en 2015, Valérie fonde l’association Splendeur Nature, déterminée à accompagner les gouvernements vers un tourisme plus encadré, plus respectueux, garant de la survie des cétacés. Elle est aujourd’hui une experte reconnue, ambassadrice du réseau USEA (réseau à destination des professionnels pour des rencontres respectueuses avec les cétacés) et membre volontaire de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) à la Commission des Aires Marines Protégées. Sa vocation est désormais pleinement assumée : mettre l’éthologie au service du vivant et faire entendre la voix de ceux « qui n’ont pas voix au chapitre ».

L’éthologie au service de la cause animale

Définition et application de l’éthologie dans la préservation du monde animal

Observation des dauphins dans le lagon de Sataya avec Valérie Valton © Valérie Valton/S. N.

« L’éthologie, c’est la science du comportement. » Pour Valérie Valton, l’éthologie est bien plus qu’une science : c’est un langage. Une discipline qui observe les espèces animales - y compris l’humain - dans leur milieu naturel ou dans un cadre expérimental, pour comprendre la signification de leurs postures, attitudes et interactions. Elle en donne des exemples simples : « Un chien qui montre les crocs, c’est en général menaçant, un autre qui chevauche par derrière un congénère, c’est de la reproduction… Mais saviez-vous que les poules aussi peuvent, comme l’humain, rougir ? Et saviez-vous que leurs postures et comportements peuvent aussi avoir valeur de communication ? », insiste-t-elle. Décoder ces signaux permet de mieux comprendre la vie sociale et relationnelle de chaque espèce et nous aide à mieux interagir ou communiquer avec elle.

Loin de toute vision uniforme du monde animal, l’éthologie est intéressante car elle souligne la personnalité de chaque individu dans une espèce : « On a tendance à penser qu’un dauphin est un dauphin, mais comme chez les humains, chaque dauphin est unique, certains sont timides, d’autres extravertis, plus aventureux… ils ont comme nous des traits de caractère propres à chacun. » Comprendre les comportements communs propres à l’espèce et ce qui relève de l’individu devient alors essentiel - un parallèle qu’elle établit volontiers avec nos cours en commerce international interculturel : « On apprend comment se comporter quand on veut s’adresser à des clients du marché chinois, allemand ou africain. C’est pareil avec les animaux, on doit respecter les codes sociaux d’une espèce si l’on veut interagir correctement avec elle puis s’adapter ensuite à la personne en elle-même ».

L’éthologie, rappelle-t-elle, a « des milliers d’applications différentes ». Dans l’agroalimentaire, elle guide par exemple la conception d’élevages plus attentifs au bien-être animal afin d’obtenir de meilleurs rendements ou une meilleure viande en retour. Dans les commerces, elle peut servir par comparaison à analyser les réflexes des clients - entrent-ils plutôt à gauche, à droite, où dirigent-ils leur regard ? - afin d’optimiser les parcours d’achat. Une science transversale, utile dans des domaines aussi variés que la biologie, la psychologie, le marketing ou encore le merchandising.

Mais au-delà des usages, l’éthologie s’inscrit dans une transformation profonde de notre compréhension du vivant comme le souligne Valérie : « Pendant des siècles, la science s’est concentrée sur l’étude du corps animal et humain. Puis est venue la psychologie. Après le corps, la science s’est intéressée à l’esprit, au moins pour l’humain. L’animal lui, est resté longtemps considéré comme une simple machine, mue par les instincts de son corps, ainsi que le décrivait Descartes. Ce n’est qu’avec l’avènement de l’éthologie au début du XXe siècle que l’on a découvert la sentience des animaux : leur capacité à ressentir le plaisir et la douleur physiques, mais aussi le plaisir et la douleur psychiques. Un dauphin peut faire une dépression, et même se suicider », détaille-t-elle. Cette prise de conscience récente a ouvert une nouvelle ère, celle de la bientraitance animale, on ne peut plus se limiter à couvrir uniquement leurs besoins vitaux.

C’est cette logique qui guide son engagement : « Mieux on comprend les animaux, mieux on peut comprendre comment cohabiter de façon harmonieuse, comment interagir de façon responsable et respectueuse avec eux et comment les protéger pour garantir leur pérennité. » Pour elle, l’urgence est claire : « Notre conception de l’animal doit changer. Et nous avons aussi vraiment besoin d'apprendre à partager. L’humain ne peut pas s’accaparer toutes les ressources naturelles et animales. Si l’on souhaite que la planète survive, chaque écosystème doit rester équilibré et il faut donc nous soucier à la fois de conserver toutes les espèces en vie (faune et flore) mais aussi leur laisser le nécessaire pour perdurer (espaces naturels, proies, etc.). Sinon, nous vivrons dans une planète vide et totalement déséquilibrée, ce qui, in fine, mettra un terme à la survie de notre propre espèce. » Il ne s’agit donc pas seulement de science, mais surtout de conscience, pour rééquilibrer notre place dans le vivant avant qu’il ne soit trop tard.

Une longue histoire du regard humain sur l’animal

Rencontre entre une baleine à bosse et Valérie Valton © Valérie Valton/S. N.

L’éthologie, telle qu’on la connaît aujourd’hui, est en effet une science relativement récente. Le terme a été défini en 1854 par le naturaliste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire mais ce n’est qu’à partir des années 1940 que la discipline prend forme grâce aux travaux de Karl von Frisch, Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen, qui posent les bases de l’éthologie moderne. Avant cela, l’histoire du rapport humain à l’animal est marquée par une longue tradition de mépris ou de déni. « En Europe, on a passé des siècles à penser que les animaux étaient insensibles et qu’ils n’avaient pas ni âme, ni conscience, ni aucune intelligence. La religion considérait que tout ce qui relève de l’état animal était bassesse, et l'homme devait, puisqu’il était l'élu de dieu, s’élever au-dessus de sa condition animale », relate Valérie. Au XVIIe siècle, Descartes affirme même que l’animal n’est rien autre qu’une machine perfectionnée obéissant aux seuls instincts de son corps, à l’inverse de l’homme libre disposant de la pensée du langage et du ressenti. « C'est ce qui a ouvert la porte à toutes ces souffrances et maltraitances que l'on a faites et que l’on fait encore subir aujourd'hui aux animaux, le fait de les utiliser sans vergogne et sans considération », déplore-t-elle. Heureusement d’autres théories ont été plus bénéfiques pour le bien-être animal comme Charles Darwin avec son ouvrage « L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux » (1872) qui a influencé de nombreux éthologues. « Chez les peuples amérindiens, il y avait un tout autre respect de l'animal, l'humain était considéré comme faisant complètement partie de la nature, à titre égal des autres espèces. La ressource naturelle était donc instinctivement respectée et préservée afin de maintenir l’équilibre global », rajoute Valérie. Une pensée où l’interdépendance entre les êtres vivants est centrale - bien avant que le mot « écologie » n’apparaisse. 

Anthropomorphisme : outil ou piège ?

L’anthropomorphisme - ou le fait d’attribuer des réactions, des sentiments ou des comportements humains aux animaux - est souvent vu comme un biais cognitif. Pour Valérie, en éthologie, c’est à la fois « une base de travail et un danger ». Notre capacité à ressentir peut nous aider à formuler des hypothèses sur ce que vivent les animaux : « Comment pourrions-nous étudier leurs émotions si nous en étions totalement dénués ? Il est logique d’émettre des hypothèses basées sur nos émotions pour étudier les leurs, même si elles nécessitent ensuite d’être prouvées de manière scientifique », explique-t-elle avant de poursuivre « d’ailleurs, beaucoup de grandes découvertes scientifiques sont nées de cette intuition, de ces ressentis bien avant la démonstration scientifique ». L’anthropomorphisme est aussi, pour elle, un outil puissant de sensibilisation : « Tout le monde comprend la douleur d’une mère qui perd son enfant ». Il est alors plus simple de faire comprendre au public, en utilisant cette analogie, la souffrance d’une femelle dauphin à qui l’on arrache son petit pour l’enfermer dans un delphinarium. Faire ce parallèle, c’est rendre visible une réalité émotionnelle souvent ignorée. L’enjeu n’est pas d’humaniser l’animal, mais de reconnaître qu’il ressent, qu’il souffre, qu’il a une vie sociale et affective. Une manière de redonner sa place au vivant et de changer durablement les mentalités.

Sa passion pour les mammifères marins et les dauphins

Rencontre entre un dauphin et Valérie Valton dans le lagon de Sataya © Valérie Valton/S. N.

Chez Valérie Valton, la passion pour les mammifères marins est née d’une rencontre marquante avec un dauphin dans les eaux paradisiaques d’Hawaï : « C’était le premier dauphin avec qui j’ai eu la chance de nager. Il est venu vers moi, il s’est arrêté, il m’a regardée. Puis, il m’a fait une queue de poisson et s’est retourné pour me regarder à nouveau », se remémore-t-elle encore avec émotions. Un dialogue silencieux mais d’une intensité rare. Valérie lui répond par mimétisme, rejoue son geste, et un jeu s’installe entre eux : « Je me suis dit qu’il cherchait à établir un contact, une interaction et donc je lui ai aussi fait une queue de poisson et me suis retournée pour le regarder. On a joué comme ça pendant quelques minutes. » Ce moment, dit-elle, a « réenchanté » sa vision du monde animal : « Cela a été assez extraordinaire pour moi de voir qu’un animal sauvage pouvait s’intéresser à nous, vouloir interagir et non plus seulement l’inverse. » Cette première expérience bouleverse sa perception des cétacés, mais aussi notre tendance à les réduire à de simples sujets inanimés prenant la pose sur les photos. Elle y voit désormais des individus à part entière, capables de curiosité, d’intentionnalité, parfois même de jeu - des êtres qui observent autant qu’ils sont observés : « J’avais en face de moi quelqu’un qui comprend, qui ressent, qui a une conscience. Ça ouvre un million de possibles. Cela embellit le monde ».

Banc de dauphins à long bec dans le lagon de Sataya en Égypte © Valérie Valton/S. N.

Si elle a choisi de consacrer une grande partie de son travail aux dauphins, c’est aussi parce qu’avec eux, le contact est possible, immédiat, spontané mais aussi sans danger. « Avec un éléphant ou un lion sauvage, on ne peut pas interagir de la même manière. Le risque n’est pas le même, et surtout, la relation prend des années à se construire », confie-t-elle. Une autre scientifique étudiant les éléphants en Afrique lui en avait d’ailleurs donné la mesure : « Elle a mis trois ans à nouer une relation de confiance avec eux. Je ne me voyais pas passer autant de temps sur le terrain alors qu’avec les dauphins, c’est plus simple, il suffit de se mettre à l’eau et de les laisser venir pour établir le contact. » Elle a pourtant exploré les comportements de ces autres espèces pour comprendre jusqu’où peut aller la relation entre humains et animaux, quels ponts existent entre ces espèces, quelles similitudes, quelles différences : « J’ai essayé de comprendre si on pouvait établir les mêmes relations avec les éléphants qu’avec les dauphins, si on pouvait créer de l’entraide, si on pouvait arriver à un stade de confiance pour vivre en paix l’un et l’autre », détaille-t-elle. Ses expériences en Afrique du Sud et en Thaïlande, auprès d’éléphants semi-sauvages, lui ont ouvert des perspectives passionnantes, mais aussi révélé les limites imposées par les enjeux de sécurité et les tensions de cohabitation de ces animaux avec les populations locales : « En Afrique, Dans certains lieux, des éléphants peuvent parfois détruire un village, croiser un lion dans la savane reste aussi dangereux pour les habitants ».

Rendre cette science accessible à tous : de la théorie à l’action…

Logo de l'association Splendeur Nature © Valérie Valton/S. N.

 

Animée par sa passion pour les dauphins et les mammifères marins, Valérie Valton a voulu partager ses découvertes. Grâce à Splendeur Nature, elle met à profit ses connaissances en éthologie pour sensibiliser à l’urgence d’un tourisme respectueux des cétacés. L’association œuvre auprès des pouvoirs publics, des opérateurs touristiques, des touristes et des populations locales, pour promouvoir un encadrement durable du tourisme de nage avec les cétacés et protéger leurs habitats, en particulier en Égypte, en mer Rouge, dans le lagon de Sataya où vivent 200 dauphins à long bec. Parallèlement, elle propose un voyage de science participative en partenariat avec Nomade Aventure permettant d’étudier et d’approcher ces dauphins, guidé par des experts et selon des protocoles d’approche passifs et non intrusifs, attentifs au bien-être animal. Lors d'observations, les participants peuvent aussi contribuer à des relevés de données ou la prise de photos et de vidéos pour alimenter des études qui viennent en appui aux actions de l’association en faveur d’un tourisme bleu en Égypte.

Découvrir l’article sur Valérie Valton et Nomade Aventure, engagés pour la protection des dauphins en mer Rouge.

En savoir plus sur l’association Splendeur Nature : https://splendeur-nature.org/

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